FERRERI (M.)


FERRERI (M.)
FERRERI (M.)

FERRERI MARCO (1928-1997)

Né à Milan, Marco Ferreri entreprend des études de vétérinaire qu’il interrompra très vite. En fait, il les poursuit dans chacun de ses films, en ce sens qu’il s’intéresse à ce qu’il y a d’animal en l’homme. «J’ai voulu voir aussi comment est fabriquée et comment fonctionne la machine humaine.» De Rembrandt, il dit: «Sa Leçon d’anatomie est peut-être un de mes modèles. Il s’agit de plonger son bistouri bien à fond dans la réalité.» On comprend qu’il ait été un étranger dans son pays, que ses premiers films soient espagnols (El Pisito , 1958; El Cochecito , 1960), que nombre de ses productions ultérieures soient françaises (La Grande Bouffe , 1973; Touche pas la femme blanche , 1974; La Dernière Femme , 1976) et que Rêve de singe (1978) ait été tourné à New York. Partout, Ferreri apparaît comme un barbare, celui qui pose des questions sur les fondements des cultures: les manières de manger, de se reproduire, de mourir.

Comment un homme et une femme peuvent-ils former un couple quand il n’y a plus de sentiments? Cette question angoissée sous-tend la plupart des films de Ferreri (Le Lit conjugal , 1963; Marche nuptiale , 1965; Le Harem , 1967; Dillinger est mort , 1969; La Dernière Femme , 1969; Break-Up , 1969; Rêve de singe , 1977). Même dans La Grande Bouffe , l’absence de couple est un trait cruel de la parabole. La voracité des hommes interdit toute rencontre, tout dialogue, tout échange. «Les rapports entre personnes n’existent pas», dit Ferreri. «Il ne peut exister de rapports que d’esclavage, ou sexuels, ou d’un objet à un autre objet.»

De même que les mécanismes biologiques sont silencieux et répétitifs, les films de Ferreri tentent de saisir quelque chose d’indicible. À travers les images chocs, ce qui tente de se dire est infiniment discret. La vérité organique semble obsessionnelle. Les personnages sont généralement dans une situation bloquée. «De tous temps, quand les gens se mettent à table, c’est pour faire passer les heures, les journées [...] c’est vraiment la fuite...» La mise en scène de Ferreri s’ingénie à rendre cette fuite impossible, alors que la parole — l’humaine par excellence — est devenue inutile.

Ferreri est le peintre d’un monde qui n’a plus le temps (de parler, d’agir, de construire, fût-ce un récit). Le refus de la narrativité correspond à l’impossibilité des personnages d’entrer dans l’histoire. Touche pas la femme blanche montre bien cette exclusion de l’histoire. Représenter la conquête de l’Ouest dans le trou des Halles à Paris revient à interdire toute progression, voire toute action. Pareillement, le couple de La Dernière Femme , joué par Ornella Mutti et Gérard Depardieu, enfermé dans une H.L.M. de Créteil, essaie désespérément de se donner un passé (vieilles photos, tableau de mariage). Dans Rêve de singe la parabole est encore plus claire: on voit brûler un musée romain à New York. Fin de la culture, fin des temps. Retour anxieux à l’animal et à l’animalité.

On croit d’abord que le cinéma de Ferreri est redondant et lourd. Mais le trouble qu’il sécrète ne saurait se réduire à quelque formule. En vérité, le travail de Ferreri se fonde peut-être sur une intuition très profonde du cinéma. La caméra est une machine qui avale le réel, le digère et le vomit, le crache dans la salle de projection. On pourrait appeler cette intuition le «complexe du ventre». Ce ventre voudrait être créateur (utérus) mais Ferreri le perçoit stérile (viscère). Comment produire vraiment — un enfant, une œuvre d’art — au lieu d’expulser des matières mortes, des excréments? Nous voilà loin de la misogynie qu’on a voulu voir un peu vite dans ses films. Ferreri est au contraire l’un des artistes contemporains les plus angoissés par l’incapacité des hommes à créer un monde vivant et viable. On le voit encore dans la belle adaptation qu’il donne en 1981 du livre de Charles Bukowski, Contes de la folie ordinaire . L’univers masculin — qui se confond avec celui de la technique et de la société industrielle — n’est qu’un ventre moribond, une machine qui dévore et qui tue (Dillinger est mort ), qui fait des bulles, du vent (Break-Up , L’Homme aux cinq ballons , 1965). Bafouant une culture édifiée par les hommes (Rêve de singe ), Ferreri dévoile le désir inavouable de l’homme moderne: se défaire de ce qui pend à son ventre, retrouver le pouvoir fécond, féminin de ce ventre (La Dernière Femme ). D’où la beauté fascinante, dans ses films, d’Ornella Mutti ou de Gail Lawrence. Elles sont le secret de la vie, de la création.

Encyclopédie Universelle. 2012.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Ferreri — ist der Familienname folgender Personen: Jean Marc Ferreri (* 1962), französischer Fußballspieler Giusy Ferreri (* 1979), italienische Popsängerin Juan Ferreri (* 1970), uruguayischer Fußballspieler Marco Ferreri (1928–1997), italienischer… …   Deutsch Wikipedia

  • Ferreri — Ferreri, Marco …   Enciclopedia Universal

  • Ferreri —  Cette page d’homonymie répertorie des personnes (réelles ou fictives) partageant un même patronyme. Ferreri est un nom de famille notamment porté par : Carlo Vincenzo Maria Ferreri Thaon (1682 1742), cardinal italien ; Giusy… …   Wikipédia en Français

  • Ferreri — This ancient surname is of pre Christian and Roman origins. Recorded in over seventy spellings from Farrar, Farrah, Pharro and Pharoah, to Ferrara, Ferrari, Varey, Varrow and Ferrarotti, the name derives from the Latin word ferrum , through in… …   Surnames reference

  • Ferreri — /fəˈrɛəri/ (say fuh rairree) noun Paul, born 1950, Australian bantam and featherweight boxing champion …   Australian English dictionary

  • Ferreri, Marco — (1928 1997)    Milanese filmmaker Marco Ferreri started his career as a director in the Spanish film industry, with three films that had a strong impact on young directors, and which are seen as an adaptation of the neorealist perspective to… …   Guide to cinema

  • Ferreri, Marco — (1928 1997)    Actor, producer, and director. One of the most iconoclastic directors of Italian postwar cinema, Ferreri began his film career in the early 1950s by collaborating on the production of current affairs documentaries. After acting as… …   Historical dictionary of Italian cinema

  • Ferreri, Marco — (1928 1997)    Milanese filmmaker Marco Ferreri started his career as a director in the Spanish film industry, with three films that had a strong impact on young directors, and which are seen as an adaptation of the neorealist perspective to… …   Historical dictionary of Spanish cinema

  • Ferreri, Marco — • ФЕРРЕ РИ (Ferreri) Марко (р. 11.5.1928)    итал. режиссёр. По образованию ветеринар. В 1951 с реж. Р. Гионе выпустил неск. номеров к/ж Документальный ежемесячник . В 1952 принимал участие в съёмках ф. реж. А. Лат туады Шинель (по Н. В. Гоголю) …   Кино: Энциклопедический словарь

  • Ferreri, Marco — ▪ 1998       Italian director whose bizarre, outrageous, and satiric motion pictures expressed his bleak and derisive view of society; in his best known film, La Grande Bouffe, 1973, a group of men purposely gorge themselves to death (b. May 11,… …   Universalium